Extraits

p. 29-39 Je ne suis pas sûre de savoir précisément de quoi parle le texte que tu es en train de lire. C’est encore flou au moment où j’écris cette partie. Et j’espère résister à la tentation (mêlée d’injonction) de le reprendre une fois la rédaction achevée. D’où l’absence d’introduction. Je ne sais pas si c’est une bonne décision. Peut-être qu’aucun choix n’est le bon, vu qu’il n’y en a pas de mauvais. Pour moi, le bon choix est celui que tu fais en conscience le moment venu, selon les circonstances, ce que tu traverses, ton ressenti. Et actuellement je ressens un besoin d’expérimenter, d’aller sur des terrains qui me sont peu familiers, à commencer par celui de ma subjectivité par rapport à un texte, à une narration qui se veut scientifique, que j’ai intériorisée comme étant la seule qui me soit permise.
Ce texte parle d’expérimentations, de pistes. D’expérimentations, après avoir encaissé la critique décoloniale dans un premier temps et avoir tenté de répondre à ses propositions par la suite. De pistes, non pas des chemins tout tracés ni même des sentiers, mais celles que tu aperçois depuis la route et que tu essaies donc de prendre sans savoir vraiment où elles te mènent. Ramón Grosfoguel (2016), l’un des principaux intellectuels de la décolonialité, actif dans les mouvements sociaux décoloniaux, écrit : « Connaissance co- loniale et pouvoir colonial sont [...] liés. Accepter la critique décoloniale implique une remise en question radicale que les intellectuels français n’ont aucune envie d’opérer. » Pour ma part, j’essaie de le faire dans ma vie, en tant que personne, en tant qu’enseignante, en tant que militante. En m’efforçant à différents niveaux, de la sphère individuelle à l’échelle collective, celle des réseaux et des mouvements. J’essaie de le faire en m’interrogeant sur les marges de manœuvre, sur les pratiques individuelles comme collectives, sur les micro-politiques, sur les macro-systèmes. J’essaie de le faire en cherchant à combattre le vertige qui me prend quand je pense à ma place au sein du système-monde, quand je comprends que les injustices sont trop grandes pour être éradiquées, que le monde dans lequel je vis n’est pas le meilleur des mondes possibles, qu’il ne le sera jamais et que probablement ces autres mondes potentiellement meilleurs ne remplaceront jamais le monde dominant. Que faire ? Immobilisme, frustration. Ou bien. Ou bien tu peux tenter d’explorer cet espace où viennent s’articuler la dimension individuelle et collective, où des actions et des pratiques peuvent se mettre en marche. Là tu peux te déplacer sur une échelle toujours mouvante, en partant du local, qui te concerne personnellement, composé par tes espaces du quotidien, ton intimité, ton travail, pour passer à l’échelle globale, celle des systèmes, des structures dominantes, des mouvements sociaux qui les combattent. J’ai choisi ce ou bien.

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Je ne pense pas qu’il soit envisageable de dresser une liste de pratiques. Cependant, il est possible de partager des pistes. La décolonialité est une critique du système-monde actuel, de la colonialité qui a produit les savoirs, les pouvoirs et les existences, une critique formulée et développée par des intellectuel·les du Sud global, actif·ves au sein et en dehors des mouvements sociaux. Mais elle ne s’y limite pas. La décolonialité est également une proposition de pistes pour sortir de la colonialité, pour ne pas perpétuer un monde colonial. De ce fait, elle ne peut que mettre en cause celle·ux qui prennent part au système dominant et jouissent, plus ou moins consciemment, des privilèges offerts par celui-ci. Parce que la proposition décoloniale qui t’est adressée, à toi qui appartiens à la majorité dominante blanche et occidentale, commence par te rappeler de prendre conscience de qui tu es et de ta position dans ce système. Il n’y a plus de place pour l’inconscience. L’heure est à la prise de responsabilité résultant de la conscientisation, à l’expérimentation des pratiques visant à « choisir de se défaire des habits de l’oppresseur·e – quel que soit son degré d’inconscience – et d’endosser ceux de l’allié·e » (feminoska 2017, p. 39).

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L’écriture, faire un livre, c’est-à-dire rassembler des réflexions et des pratiques, me semble être, au regard de mon parcours et des compétences que j’ai acquises avec le temps, la manière qui m’est la plus familière de m’engager et de participer à l’action collective. Mais j’ai décidé de partir d’une pratique que je ne maîtrise pas et qui me met dans une position plus inconfortable: m’écarter de la narration scienti que sans me cacher derrière la distance du texte. Il est nécessaire de choisir cette posture pour ne pas partir avec cette assurance dans l’acte d’écrire et d’énoncer, qui est une énième forme de colonialité. J’espère ainsi pouvoir tenir à distance ces « présupposés qui découlent de positions privilégiées et d’une universalité ethnocentrique et, d’autre part, la conscience erronée qu’a l’Occident des e ets de sa recherche sur le tiers-monde dans un système-monde qu’il domine », dont parle Chandra Mohanty (2010). Mais ce n’est pas pour autant que je ne m’exprimerai pas. Je prends la responsabilité d’affirmer. Des affirmations très discutables, formulées d’une manière discutable, dans un style encore plus discutable. Ce dernier point, je le reconnais, me met mal à l’aise. Cela étant dit, accepter la proposition décoloniale implique d’accepter que pour comprendre, critiquer et participer à la destruction du système-monde et à la construction d’un espace nouveau, je dois apprendre à rester dans le malaise, et à trouver une manière d’y être à l’aise : à l’aise dans le malaise. J’assume donc maintenant l’inconfort que cette manière d’écrire et de construire un livre suscite en moi. En contre- partie, je savoure l’euphorie de la découverte, la curiosité de voir où cela va me mener et la beauté de me mouvoir dans un espace ouvert.

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Les réflexions contenues dans ce texte proviennent d’un corps, le mien, empreint de collectivité, d’échanges, de pratiques partagées et expérimentées avec des individus, des collectifs, certaines personnes qui composent le réseau au sein duquel j’évolue et la toile que je tisse avec les autres. Ce livre apporte des exemples de pratiques expérimentées à partir de la marge d’un espace-centre, c’est-à-dire d’un espace qui est central à l’intérieur du système dominant, et di- rectement impliqué dans la reproduction des mécanismes de pouvoir et des rapports de domination : l’université. C’est de là que je pars parce que je pars de mon expérience. Mais tu peux le lire en partant de toi et des espaces que tu traverses. Prends ce qui te parle, critique le texte, saute des passages, arrête de lire. Rappelle-toi que si tu t’ennuies, si tu ne comprends pas, si ce que tu lis te frustre, il est très probable que cela ne soit pas ta faute. Il est bien plus probable que ce soit la mienne. Peut-être parce que la frustration, sache-le, est un effet de la colonialité, et que cette dernière est le thème central de ce livre.

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Quand tu es une cher- cheuse féministe, tu pars déjà du principe que tout savoir est situé (Haraway 2007, Harding 2005, Mohanty 2010) et donc que la recherche part de toi. L’écriture de ta recherche, c’est-à-dire ton article ou ton livre, fait partie de toi. De fait, tu écris sur toi. Mais même si tu es consciente que tu es à la base de tes recherches et de tes écrits, que tu fonctionnes comme un filtre d’interprétation de la réalité, que tu portes certaines lune es avec lesquelles tu regardes le monde, toi qui sais que toute vérité est partielle (Clifford et Marcus 1986), et qui t’autorises à utiliser la première personne du singulier pour écrire, ça ne veut pas dire pour autant que tu te sens réellement légitime à parler de toi. Parce que c’est une chose de partir de soi, et une autre de parler de soi. Si dévoiler son positionnement appartient aujourd’hui à une praxis consolidée, croiser ton expérience avec les arguments (scientifiques) n’est pas aussi évident. Parfois il y a la peur de se mettre à nu, parfois le frein de la pudeur. En e et, quelle est la limite entre l’autocélébration et le partage de ton expérience? Est-ce que tu peux utiliser le registre de l’expérience individuelle sans entrer dans le genre de l’autobiographie? Est-ce que tu peux parler d’arguments scientifiques de manière narrative? Et surtout, est-ce que cette narration peut parler de toi ? Je pense que la phrase de bell hooks citée plus haut répond à ces questions, et d’une certaine manière légitime le fait de parler de soi. Parler de nous devient une manière de rendre la théorie plus claire, à condition que les exemples que nous donnons soient tirés de nos expériences. Mais la personne qui écrit vit quelque chose d’encore plus important pour moi. Il y a une sorte de réconciliation, à travers l’écriture, de la théorie et de la pratique, de la sphère académique/professionnelle et de la sphère considérée comme personnelle, du public et du privé. Il y a la création d’un espace intime, une intimité partagée qui introduit le vécu dans l’écriture scientifique. L’expérience se fait ainsi politique jusque dans la chair.

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Les transgressions dans l’écriture scientifique sont des chevaux de Troie (Wi ig 2001), parce qu’en légitimant de nouvelles praxis, elles créent de nouveaux corpus. La transgression devient alors une pratique politique. Si tu oses dans ta thèse ou tes articles, et si ces derniers arrivent à passer entre les mailles de la censure de la communauté scientique, tu auras ouvert une voie ou au moins contribué à inaugurer un nouvel embranchement d’une voie déjà ouverte. Tu auras renforcé de nouvelles praxis permettant, au sein d’un espace-centre comme celui du savoir scientifique, de maintenir le positionnement à la marge comme lieu de créativité et de construction de nouveaux mondes. La production du savoir devient ainsi une action de découverte consciemment politique.

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L’écriture devient politique lorsqu’un autre élément vient s’ajouter: l’émotion, celle de la personne qui écrit et de celle qui lit. Expliciter ses émotions et en susciter chez la personne qui lit n’est pas qu’un mode d’écriture alternatif du savoir scientifique : c’est un acte de résistance au régime cartésien, à l’injonction à la rationalité et à la distance que le savoir occidental eurocentriste fait passer pour la seule manière possible d’écrire la connaissance. C’est quelque chose qui a un parfum d’action directe.